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RAFFAELE POLI: « UNE GUERRE ÉCONOMIQUE DANS LE FOOTBALL EUROPÉEN »

Raffaele Poli responsable de l’Observatoire foot du CIES,  décrypte la mondialisation du foot, symbolisée par l’arrivée accrue des investisseurs étrangers dans les championnats. Raffaele Poli a co-écrit pour le CIES le livre Slow Foot ‘Déchiffrer le présent pour penser l’avenir’ qui contient analyses et pistes de réflexion sur les enjeux actuels autour du foot. 


Quel est votre constat de la mondialisation du foot par la prise de capital dans les clubs européens par des investisseurs étrangers ?

« A l’heure actuelle il y a environ, à l’échelle des cinq grands championnats, entre 25 et 30 % du capital global qui est détenu par des investisseurs étrangers. C’est beaucoup. Et c’est en nette augmentation. Ce sont les Américains et les Chinois qui se détachent nettement du reste. Cela reflète les grandes puissances d’aujourd’hui au niveau politico-économique. Et donc il y a une guerre autour du football, une guerre économique autour du football européen  qui devient de ce fait une industrie globale.

Il y a énormément d’acteurs différents.  Ceux qui viennent des fonds spéculatifs américains, des industries de loisirs, donc avec une compétence dans le sport spectacle. Il y a aussi l’arrivée récente de la Chine, avec surtout des conglomérats. Avec la volonté de faire des placements avantageux compte tenu de la balance commerciale qui leur est très favorable. Il y a donc des liquidités qui viennent s’investir sur un marché très prometteur. Certains de ces investissements sont assez opaques, plus difficilement compréhensibles que les investissements plus purement business des Américains.

Comment les investisseurs chinois opèrent-ils ? 

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Guo Guangchang (Fosun) et Jorge Mendes

La grosse offensive chinoise actuelle ne se limite pas aux clubs. Elle concerne également Infront (société gestionnaire des droits de la FIFA  rachetée en février 2015 par Wanda Group ). Il y a aussi  les plus grosses agences de joueurs dont celle de Jorge Mendes (le super fond d’investissement Fosun est entré en janvier 2016 dans le capital de Gestifute). Vous avez aussi Desports (filiale de Wuhan Double, société de télé et sport business) qui a acheté Grenade en Espagne, tout en en s’associant avec le frère de Pep Guardiola (Père)  (via Wuhan Double)

Donc on voit bien que les Chinois ont très compris le fonctionnement général de cette industrie, avec beaucoup de conflits d’intérêts. Ils essaient de se mettre à la fois sur les différentes sources de revenus, mais aussi de s’allier avec des acteurs puissants bien implantés dans ce milieu. De ce point de vue-là les Chinois sont très actifs. Mais il peut y avoir des actions très spécifiques. Par exemple Metz, depuis très longtemps  (mai 2005), a 5 % du capital détenu par des Chinois.

Quelle est la stratégie, faire du business, en vue d’une Coupe du Monde en Chine ?

L’objectif c’est de développer le secteur football dans le pays et à l’étranger, l’un ne va pas sans l’autre. Afin d’accroître l’intérêt des Chinois, il faut, dans le championnat local faire aussi du star système,  avec des stars européennes . On voit bien qu’en jouant sur les deux tableaux ils arrivent à faire monter les enchères, à susciter un véritable engouement autour du foot, à créer de la consommation et rentabiliser les investissements.

D’où les surenchères actuelles dans le mercato chinois ? 

Il faudra voir jusqu’où ça va aller même si je ne vois pas les Chinois abandonner les quotas pour les joueurs étrangers. Parce que c’est aussi un objectif politique. Les joueurs chinois doivent continuer à jouer, il en va de la compétitivité de l’équipe nationale. La Chine ne va pas devenir la nouvelle Premier League mondiale. C’est pour cela que les clubs dépensent énormément, les places sont limitées.

Les Américains ont-ils une approche différente ?

Comme pour les Chinois, la stratégie n’est pas exclusive.  Je vois cela plutôt ainsi: si on arrive à avoir des championnats locaux performants, cela va gérer un intérêt local, avec une plmlsus grande fréquentation du stade, tout ce qu’il y a autour, et en même cela garantit l’identité territoriale. Après il y a le côté préparation des joueurs à l’équipe nationale. J’ai parlé récemment avec un dirigeant de la MLS.  Il me disait que leur but c’est que le nouveau Messi soit américain. S’ils y arrivent, cela va accroître non seulement l’intérêt du foot mais augmenter le niveau de l’équipe nationale.

Si vous avez un Jordan du foot, il y aura beaucoup de marketing. Les Américains essaient d’avoir un championnat performant sur place tout en profitant de la croissance du football ailleurs, de l’intérêt pour le football étranger.

 

Comment s’opère cette mondialisation en Europe ? 

L’Espagne constitue un bon terrain de réflexion, en raison de la différence entre la Liga et les divisions inférieures.  Au plus haut niveau, les capitaux étrangers sont présents, en tout ou partie à l’Atletico Madrid, Valence, Malaga et à l’Espanyol Barcelone. Mais la présence socios fait aussi office de protection, comme au Real et au Barça. En Espagne, le club veut encore dire quelque chose dans un territoire.

Mais il y a un vrai souci. Pourquoi ces reprises un peu opaques dans des divisions inférieures ? C’est parce que  la structure du football fait que ces clubs là n’ont pas de recettes pour avoir une ambition sportive réelle. Les notables locaux sont essoufflés, ne sont plus en mesure d’avoir une quelconque ambition. Et ils sont remplacés par des gens qui utilisent finalement le club plus comme une vitrine pour joueurs. Ils sont de mèche avec des agents.

Sportivement cela ne va pas mieux mais il y a eu l’introduction d’une logique spéculative. C’est cela qui motive ces rachats, c’est la raison la plus évidente. D’où, ensuite le problème des paris truqués. Dans les petites divisions, c’est plus facile et il y a quand même beaucoup d’argent. Je ne mettrais pas la main au feu que ce soient toujours les joueurs eux mêmes ou des méchants extérieurs aux clubs qui organisent les trucages.

Cela peut être une des raisons qui font qu’au delà de l’achat et vente de joueurs, certains investisseurs sont intéressés à prendre la main sur des clubs de petits niveaux. On voit bien qu’il y a un contexte propice, souvent pour des rachats opaques, peu transparents, plus dans les petits clubs, les petites ligues que dans des grands championnats.

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Yang Yang (Suning), société propriétaire de l’Inter Milan

En Allemagne, la structure des clubs fait qu’ils ne peuvent être propriété étrangère. En Italie, il y a les deux clubs de Milan, la Roma, Bologne et des clubs de division inférieure. Mais le contexte italien n’est pas très favorable parce que leur football est quand même pas mal en difficulté. Les clubs sont endettés, ce n’est pas très appétissant pour des investisseurs étrangers, avec en plus l’opacité existante en Italie. Mais je pense que beaucoup de propriétaires n’hésiteraient pas à vendre s’ils avaient une bonne offre de l’étranger.

Et il ne faut pas oublier que 10 % du capital de la Juventus est détenu par des Anglais (Lindsell Train LTD) et que la famille Agnelli a expatrié récemment sa holding aux Pays-Bas. Italiens, oui, mais bon…

 

Quel est votre constat pour la France ? 

En France, il y a un peu toutes les familles d’investisseurs étrangers avec le Paris SG, Monaco des Américains, des Chinois. Il y a beaucoup de offshore sous toutes ses formes. Il y a le cas Lorient qui est très intéressant, avec un propriétaire français (Loïc Féry) oui, mais finalement qui est dans la finance à Londres avec des réseaux, je ne le dis pas de manière négative. Vous avez aussi le propriétaire principal du FC Metz (Bernard Serin) qui a son business en Belgique. Et sinon il y a le offshore classique à la mode anglaise, comme Kita à Nantes (holding Flava Groupe domiciliée en Belgique). Globalement, en France c’est une phénomène en très nette accélération.

Quels sont les pays les plus attirants pour des investisseurs étrangers ? 

L’Angleterre c’est évident, cela reste la NBA du football. C’est clair que si vous allez en Angleterre avec un bon business plan et que vous arrivez à sécuriser votre place en Premier League en faisant les choses bien il y a beaucoup d’argent à gagner. Sinon ce sont les gros clubs des autres pays.

Pour le reste ce sont plus des opportunités, on l’a vu avec Lens. D’ailleurs on n’a toujours pas très bien compris ce qu’il s’est passé. Quand on descend un peu plus dans la hiérarchie des clubs, ce sont beaucoup plus des aventuriers, pour dire ça de manière positive, quand ce ne sont pas des escrocs. Il est donc clair que si je suis supporter aujourd’hui de l’OM, avec un propriétaire américain ou de Lyon qui vend 20 % de son capital à des Chinois je ne me préoccuperais pas trop. Cela représente la reconnaissance d’un statut phare.

Mais pour des petits clubs comme Sochaux ou Nancy, Palerme, Xamax en Suisse qui a même fait faillite ou le FC Wil en deuxième division suisse en mains turques avec un stade de 4.000 places, là il ne faut pas être devin pour prédire que tôt ou tard cela va mal finir.

Sportivement, on constate en Ligue des Champions que les clubs dit nationaux sont globalement plus performants que ceux avec des propriétaires étrangers. Comment l’expliquer ? 

Les Espagnols restent dominants en effet, ils ont une culture du football, ils ont beaucoup investi dans la formation, avec le Real Madrid qui vient de dépasser le Barça au nombre de joueurs dans le Top 5 européen. Il y a aussi les clubs basques très puissants en termes d’identité, de cohérence dans leur politique. Je suis aussi en contact avec les dirigeants de Celta Vigo qui ont une vraie connaissance en termes de formation, un vrai attachement territorial. Le football ce n’est pas seulement cumuler l’argent et les talents c’est aussi avoir une cohérence une stratégie une identité, cette dernière étant la clé de la compétitivité de certains clubs.

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Paris SG. Nasser Al-Khelaifi et Leonardo en 2012

Je ne dis pas que les clubs anglais ou le Paris SG n’ont pas d’identité mais ce sont des projets nouveaux, en rupture par rapport au passé, avec des gens, y compris les dirigeants, qui sont autant mercenaires que les joueurs. Il existe par exemple un vrai marché des directeurs sportifs, des administrateurs. Et on constate effectivement que ces clubs là sont sportivement derrière des clubs plus traditionnels, très enracinés non seulement au niveau des joueurs mais aussi des entraîneurs et dirigeants.  Ce qui leur donne une connaissance du milieu, qui est absolument fondamentale.

Le Bayern a ça, la Juventus, le Real et le Barça également,  l’Atletico Madrid aussi, même si les bons résultats sont très liés à Simeone. Cela montre, heureusement,  que Manchester United et City qui ont les effectifs les plus chers,  ne pèsent pas très lourds par rapport à ces vrais grands clubs.

Les instances ont-elles un niveau de réponse réglementaire adapté face à cette nouvelle donne ? 

Le constat, c’est que l’interdiction du TPO (joueurs en tierce propriété) ne pouvait pas fonctionner parce que structurellement l’économie du football n’a pas changé. Ceux qui pratiquent le TPO ne vont pas modifier mentalité ils vont juste essayer de contourner l’interdiction. Si on veut de vrais changements sur la durée, au delà des contrôles beaucoup plus stricts, c’est, en lien avec les transferts.

C’est ce que nous prcsm_20160428_Slowfoot_5e6cafde95oposons au CIES  dans le livre Slow Foot, c’est de faire en sorte que cela ne soit pas que le dernier club  qui ait tous les revenus d’un transfert ou presque. Les contributions de solidarité existent mais elles sont très faibles.
L’idée, c’est que chaque club dans lequel a évolué un joueur reçoive de l’argent pour chaque transfert payant intervenant au cours de la carrière de ce joueur au prorata du nombre de matches officiels disputés pour l’équipe. Cela éviterait l les gros gains ce qui éliminerait les personnes ou les fonds qui sont plus sur les logiques de vautours très agressives.

Et cela permettrait aussi de mieux redistribuer l’argent au premier club formateur et donc du coup amener peut être plus de viabilité financière à ces clubs et à des gens mieux intentionnés.  Il y a quand même pas mal de gens bien qui sont petit à petit dégoûtés  de l’évolution hyper spéculative et agressive. Et qui, au final n’ayant pas beaucoup de gratitude et de compréhension, même de la part des supporters  finissent pas arrêter les frais.

Toujours sur la régulation, que pensez vous de l’action, en Angleterre, de la commission parlementaire Culture Media et Sport qui a récemment critiqué la gouvernance du football anglais ?

C’est très bien il  faut en effet  des politiques qui s’engagent véritablement à mettre le doigt sur de  vrais problèmes. Il est clair que la puissance financière de la Premier League est immense et je ne pense pas que la Fédération Anglaise par exemple ait des chances de renverser de manière drastique un rapport de forces qu’elle a totalement perdu.

Mais c’est important qu’il y ait des parlementaires qui s’intéressent et qui comprennent les dangers de cette évolution par rapport à ce que le football représente. Mais le foot n’a rien inventé, c’est le miroir, le reflet de la mondialisation actuelle. »