« Supporter de Dortmund, ça se mérite tu ne le deviens pas du jour au lendemain »

Direction l’Allemagne et le Borussia Dortmund pour ce troisième volet de la série « Pourquoi les supporters ont la vie dure ».

Pierre Vuillemot, est co-fondateur de https://footballski.fr/, la Bible du foot de l’Est net et aussi de Generation WS (Generation WestfalenStadion) en tant que grand supporter du Borussia Dortmund. Dans cet entretien il nous décrit les spécificités du club de la Ruhr, resitue le contexte régional et nous dit ce qu’il y a derrière le mythe de la  Südtribüne, le mur jaune. De la passion mais aussi des rivalités.

Après ce volet suivra celui sur la Bundesliga des supporters en général, puis ceux consacrés à leurs ripostes face au foot business en Grande Bretagne, Espagne, Italie et aux Etats Unis.


 

 

Qelle est la particularité de la région du Borussia Dortmund ?

Il s’agit de la Ruhr qui est une partie du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie qui comprend des dizaines de clubs comme Essen, Schalke, Dortmund, Gladbach, en passant par Köln ou Düsseldorf. Du fait des Länder, l’identité régionale est plus ancrée qu’en France.  L’Allemagne dispose de 16 Länder, qui possèdent des constitutions propres, des institutions, un gouvernement, un parlement et une justice à eux. De ce fait, la représentation d’un Land chez un Allemand prend un autre sens comparé à un Français avec sa région.

Mais en ce qui concerne le football, aucun club ne peut représenter à lui seul un Land du fait de sa superficie trop importante. Donc un club cherche plutôt à avoir la souveraineté régionale et là, la Ruhr est l’un des meilleurs exemples possible.

Est-ce le Borussia Dortmund qui représente le mieux la Ruhr ?

En Allemagne, la Ruhr est la terre du football par excellence. Si le Borussia Dortmund a connu depuis quelques années un grand bond dans son exposition, ce n’est pas pour autant qu’on peut dire qu’il représente la région. Il y a une très forte identité et appartenance à la ville d’où l’on vient en Allemagne, et encore plus dans la Ruhr. Quand tu as des Duisburg, Essen, Dortmund, Bochum, Schalke, etc, c’est difficile d’en sortir un seul du lot tant la Ruhr est composée de « Traditionsvereine » (les clubs fondateurs et historiques).

Le club qui représente le mieux la Ruhr, je pense que c’est … Schalke. La ville a été marqué par l’industrie lourde et le club n’a pas oublié d’où il venait et ce que représente la région. On retrouve encore cette tradition minière dans le club à travers le Steigerlied (chant traditionnel des mineurs en avant match de Schalke 04) ainsi que le tunnel d’entrée des joueurs (qui représente une galerie de mine); en plus du marketing et de l’image du club tourné vers le passé de la région et de ses mines.

Qui sont les supporters du Borussia Dortmund ?

C’est difficile de faire une généralité, mais, à l’image de la Ruhr, la plupart sont de la classe ouvrière ou des employés de bureau. Des gens qui n’ont pas forcément des moyens démesurés, la classe moyenne, en gros. Concernant les ultras, ils viennent pour beaucoup des classes populaires et n’ont rien d’autre dans la vie que le football et le club qu’ils aiment.

Plus globalement, la Ruhr n’est pas forcément la région la plus animée. La principale attraction est le football et tout le monde est concerné par le club de la ville, que ça soit les femmes, les hommes, les jeunes ou les vieux. Par exemple, quand tu traines à Dortmund en semaine, ne pas croiser une personne portant l’emblème du club est très rare. La ville est véritablement imprégnée par le club et ce qu’il représente.

Est-ce le club allemand qui génère le plus de passion ?

En France, la visibilité de la Bundesliga n’est pas forcément optimum. Au final, à part le Bayern et Dortmund, le grand public ne connait pas grand-chose du championnat. Il est normal que les Français tombent directement sous le charme de la grandeur et l’ambiance de la Südtribüne, ça reste l’atout charme du club. Une ambiance et une passion comme ceux-là sont quelques chose d’extraordinaire.

Mais concrètement, il y a beaucoup de club en Allemagne qui génèrent énormément de passion et d’émotion. Il suffit de se rendre chez nos amis de Köln pour en être convaincu, de même avec l’Eintracht Frankfurt par exemple. Il n’est pas rare d’avoir des stades pleins en Allemagne, et de voir énormément de personnes se mobiliser même dans les divisions inférieures. Le Rot Weiss Essen fait par exemple 8000 spectateurs de moyenne en étant quatorzième de D4, et ce n’est pas une exception, c’est la norme.

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Alors oui, le Borussia Dortmund est un club unique et probablement celui qui génère le plus de passion dans son stade, mais il ne faut pas non plus sous-estimer les autres clubs.

De plus, en Allemagne, tu as deux types de catégorie de supporters. La première, les « supporters consommateurs ». Il suffit de se rendre dans une boutique officielle pour voir le marché colossal que ça peut représenter. Si tu n’as jamais eu l’occasion d’y mettre les pieds, tu peux par exemple acheter de la mayonnaise Borussia Dortmund ou une tondeuse à gazon Borussia Dortmund. Et ça se vend …

La seconde catégorie, ce sont les supporters investis. Des personnes qui font en sorte d’animer le club, que cela soit dans les tribunes, à l’extérieur du stade, etc. Concernant les groupes, ce sont eux qui organisent les différentes actions, animations et tifos dans la Süd. Les groupes ultras actifs qui s’occupent de ça se comptent sur les doigts d’une main cependant, il existe également environ 500 groupes officiels du BVB venant de toute l’Allemagne et d’Europe.

Dans cette passion, quelle est la proportion qui s’attache au jeu ?

Elle est très faible. Il faut savoir que, quand le BVB était au bord de la faillite en 2005, la moyenne de spectateur était de 72 000 personnes.  C’était une époque où, dès que les joueurs arrivaient à aligner trois passes à la suite, on s’enflammait. Aujourd’hui, cela a beaucoup changé. Avec notre superbe année en Ligue des Champions 12-13, le club s’est attiré une nouvelle vague de « nouveaux fans » qui ont passablement de la peine à comprendre la philosophie du club, voire même qui n’en ont aucune idée.

À Dortmund, ils ne considèrent pas ce genre de gens comme des supporters du club. L’admiration pour le jeu ne suffit pas. Pour être supporter de Dortmund, il faut avoir une histoire à raconter. Ça se mérite. Tu ne le deviens pas du jour au lendemain.

capturegenVous êtes en train de créer un site web, Generation  WS (Generation WestfalenStadion)  generationws.fr  à qui s’adresse t-il ?

Je suis co-fondateur de ce site avec Alexandre Fatton membre du fan club suisse de Borussia. C’est un projet collectif fondé par des supporters francophones de longue date du Borussia Dortmund. Le but de ce projet est simple : mettre en lumière le club, son histoire, sa ville et ce qu’il véhicule pour nous. Une facette qui, à notre avis, manque aujourd’hui dans le paysage francophone. Le site est actuellement en construction, mais on y retrouvera des portrait et interviews avec les personnages qui font la ville et le club (les anciens joueurs, des capos, des supporters historiques, etc), on reviendra également sur nos voyages pour supporters le club, etc.

Comment est organisée la Südtribüne ?

Il y a une vingtaine de groupes de supporters qui se répartissent la Süd, block 13 mais également dans l’étage supérieur de la Süd, en 82, 83. C’est la carte de visite du club. Après, en dehors de la Süd, le stade est commun à beaucoup d’autres avec des supporters assis. Le stade dans sa globalité est impressionnant quand il est plein, mais l’attraction reste la Südtribüne.

En apparence la Südtribüne, le mur jaune, ne fait  qu’un bloc. En réalité il y a de gros problèmes de  rivalités entre groupes depuis des années : Pour quelles raisons ?

Les problèmes internes dans la Südtribüne existent et sont présents depuis un moment maintenant.
http://www.lagrinta.fr/la-face-cachee-de-la-sudtribune-de-dortmund&7245/

Aujourd’hui, dans la Süd, on a une multitude de groupes ultras officiels couplés aux différents groupes de supporters. The Unity est le groupe ultra qui mobilise le plus de monde, ce sont eux qui dominent le Block 13 et qui s’occupent de lancer les chants, bien que les Desperados aient essayé de prendre le pouvoir par le passé. Les problèmes internes ont malheureusement un impact négatif sur la tribune au niveau de l’ambiance.

Quelle est l’attitude du club par rapport aux tentatives de l’extrême droite d’infiltrer la Südtribüne ?

Déjà, il faut savoir que l’extrême droite dans les tribunes du Westfalenstadion, ce n’est pas nouveau. L’exemple le plus connu est le Borussenfront qui était un groupe de supporters du club dans les années 80. Bien qu’à ses débuts, le Borussenfront se disait non organisé, comme le disait sa lettre de formation avec le slogan « Kein Vorsitzender, kein  Beitrag, keine Satzung » – « Aucun président, aucune contribution, aucune loi», on pouvait tout de même retrouver des personnes comme « SS-Siggi », ou Siegfried Borchardt de son vrai nom, qui est une figure historique de l’extrême droite dans la ville. De même, on avait des gens comme « Rydzinski », qui était le porte-parole plus ou moins officiel du groupe ou encore Wilhelm Schöttler qui était l’avocat du groupe et connu pour ses liens de longue date avec la scène néo-nazie allemande.

Le groupe était connu pour ses actions violentes et ses débordements, la plupart du temps dans la « Dortmunder Nordstadt » autour de la Borsigplatz. Une époque où le groupe chassait littéralement les étrangers des quartiers ou encore, comme à l’été 1983, organisait une fête de quartier pour les enfants blancs où les enfants étrangers n’étaient donc pas autorisés.

Évidemment, avoir un tel groupe officiel et visible faisait tâche pour le club qui s’est vu recevoir de nombreuses plaintes et demandes pour dissoudre le BF, la plus connue étant celle du Vereinigung der Verfolgten des Naziregimes – Bund der Antifaschistinnen und Antifaschisten, L’Association des persécutés du régime nazi – Confédération des antifascistes en VF, en mars 83.

À partir de là, de nombreuses actions ont été mises en place par le club à travers son conseil. Avec le temps, les différents groupes de supporters du club ont réussi à faire en sorte d’éliminer le Borussenfront, avec notamment le Dortmunder Fan-Projekt de Rolf-Arnd Marewski qui a fait monter la mobilisation des supporters du club contre le Borussenfront, le racisme et cette image ultraviolente que l’on pouvait retrouver à l’époque.

Aujourd’hui, le club s’est mobilisé contre le racisme à travers diverses actions, notamment des spots comme « Fußball und Nazis passen einfach nicht zusammen | Borussia Dortmund gegen Rassismus », (« Le football et les Nazis ne sont pas compatibles |Borussia Dortmund contre le Racisme).

Plus récemment le club a organisé des voyages dans les camps de concentration en Pologne. De même, le club se bat contre le racisme à travers des actions comme l’exposition « Tatort Stadion 2 », en 2014, dans le Borusseum, le musée du club, qui était consacrée à la question de la discrimination dans le football et de l’action des supporters pour ce sujet.

Malheureusement, s’il est peut-être moins visible qu’à l’époque, le racisme est toujours présent dans la Süd. On avait par exemple eu le droit à une banderole  “Solidarität mit dem NWDO” – « Solidarité avec le NWDO »; le NWDO (Nationaler Widerstand Dortmund) étant une organisation néo-nazie.

De même, des groupes comme Desperados 1999 et Northside ont des liens avec l’extrême droite.  On peut également y rajouter 0231 Riot. Ces derniers ont trainé de nombreux mois sans étiquette dans le Block 13 sans qu’on sache vraiment qui ils étaient avant de rendre la fondation du groupe officielle il y a peu. Il s’agit au final d’un groupe hooligans d’un noyau dur d’environ 40 personnes venant de plusieurs groupes et qui, pour la plupart, gravitent autour de la scène d’extrême droite ; bien que le groupe se revendique officiellement apolitique.

Pour beaucoup, il s’agit de vouloir faire revivre « la légende » du Borussenfront, qui reste présent dans les esprits des supporters et qui a toujours gravité autour du club depuis le milieu des années 2000 avec des heurts entre les différents groupes du club.

En revanche tous les groupes du Borussia ont décidé de boycotter le déplacement au Red Bull Leipzig, le club monté de manière artificielle.

C’est un mouvement général en Allemagne, il existe un regroupement Anti RBL qui se nomme « Nein zu RB. » Le but de l’association étant de récolter des fonds afin de mettre en place des actions de protestation contre le club et ce qu’il représente.
http://www.footmercato.net/bundesliga/l-incroyable-ascension-du-rb-leipzig-le-club-le-plus-deteste-d-allemagne_178408

Le BVB étant le premier club visiteur du RBL, ce sont eux les premiers à annoncer le boycott, tout en incitant les gens à aller plutôt supporter la réserve.

Le pays, ses supporters et ses ultras restent très attachés aux « Traditionsvereine », les clubs qui ont une histoire, une tradition dans le football allemand. En plus du RBL, des clubs comme Wolfsburg ou Hoffenheim ont déjà été visés par ce genre d’action, car ils représentent des « clubs artificiels » en quelque sorte. En plus du boycott des ultras, on peut également citer l’action de certains clubs qui n’affichent même pas le logo du RB Leipzig sur leur site officiel.

Comment est perçu le Bayern Munich par les supporters du Borussia ?

Pour mettre fin aux lieux communs inexacts, il n’y a pas de rivalité, autre que sportive, entre le Borussia et le Bayern. La « haine » qu’ont les fans du BVB envers le Bayern, c’est la même qu’ont les supporters d’Hambourg, de Brême, de Mönchengladbach et tout le reste de l’Allemagne contre ce club. Si le Bayern est le club le plus apprécié, c’est aussi le plus détesté du pays. Il y a un véritable mépris pour le Bayern chez beaucoup de monde en Allemagne.

Depuis que le Bayern est au sommet du football allemand, ils ont toujours eu par période un dauphin qui venait les titiller et avec qui les relations étaient très tendues. Aujourd’hui c’est Dortmund, mais dans 5 ans ce sera peut-être un autre, qui sait ? Avec les rivaux régionaux, il y a une véritable histoire. Ce sont des derbys. Des vrais.

Le « Klassiker » contre le Bayern, c’est juste une invention montée de toute pièce par les médias dans le but de vendre. Le match le plus important pour nous, c’est contre Schalke. Pour le Bayern, les vraies rivalités sont avec 1860 ou Nürnberg. Là, ce sont des derbys. »