La Passion au pouvoir

50.000 spectateurs à Ibrox Park (Rangers FC) vendredi soir, 18.000 à Fratton Park (Portsmouth FC) samedi après midi, l’utopie du pouvoir des supporters n’en est plus une. A Portsmouth (4e Division anglaise), ils sont propriétaires du club. Aux Rangers (2e division écossaise), ils sont actionnaires et représentés au Conseil d’administration. 

En Grande Bretagne et en Irlande, une soixantaine de clubs, pros et amateurs, sont gérés par des supporters et 180 « Fan’s Trust  » les représentent. Romain Molina, journaliste indépendant, basé en Ecosse, et dont le blog  décrit le foot britannique de l’intérieur, nous explique la progression de ce phénomène.

En Italie et en Espagne, des clubs pros survivent là aussi grâce à la mobilisation ou leur prise de contrôle par les supporters.
Focus sur une mobilisation internationale.


 

Le football professionnel n’est pas devenu spontanément un temple de la démocratie participative. La crise financière et bancaire de 2008 a ruiné ou mis gravement en péril des dizaines de clubs dans toute l’Europe.

Ce sont les supporters qui assurent leur survie en les rachetant, en les renflouant ou en se mobilisant afin de chasser les propriétaires défaillants, indélicats ou escrocs.
Le système des Fans’ Trust a commencé à Northampton Town en 1992 à l’initiative de Brian Lomax dans des circonstances  très anglaises à l’origine mais dont l’universalité de la situation explique la montée en puissance de la prise de contrôle par les supporters.
A 11 ans, Lomax, désespéré par la liquidation programmée de son club de coeur, Altrincham FC , écrit une lettre de six pages au journal local. Elle est transmise à deux entrepreneurs locaux qui rachètent et sauvent le club.
Devenu dirigeant  de Mayday, un trust de réinsertion sociale implanté à Rugby il emmène début 1983 sa fille de neuf ans voir un match de Northampton Town, laquelle devient instantanément fan du club, avec son père pour chauffeur pour les matches à domicile  et à l’extérieur.
En janvier 1992, alerté par sa fille sur les graves difficultés financières de Northampton Town, Brian Lomax appelle à une réunion publique sur la situation du club.

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Laquelle aboutira à la création du Northampton Town Supporters Trust, le premier en Angleterre, sur les quatre principes de base édictés par Brian Lomax dans « The Changing face of  football business – Supporters Direct »:

Les décisions et élections au Trust se font sur le principe: une voix, un vote. Et non pas en proportion de l’apport financier de ses membres.
Le montant  de la souscription au Trust doit être abordable pour tous.

Le Trust vise à être représenté au conseil d’administration du club, et de plein exercice. Administrateurs enregistrés au registre du commerce, avec accés à toutes les réunions et documents internes.

La présence des représentants du Trust au CA doit être intangible, donc non remise en cause en cas de reprise du club par de nouveaux propriétaires.

Deux administrateurs dont Brian Lomax entrent au CA du club dans la ville où Ken Loach, le cinéaste militant de gauche, a été au début des années 60 assistant metteur au scène au Repertory Theater.

Le mouvement des « Fans’ Trust » est lancé sur le thème de l’initiative populaire celle qui a inspiré des cinéastes britanniques: The Full Monty (Peter Cattaneo) et Brassed Off (Mark Herman). Brian Lomax rappelle ceci: « cela faisait suite à la mobilisation des supporters pendant les années Thatcher, contre le fichage qu’elle voulait leur opposer, et contre le racisme dans les stades ».
Dans les années 90, il est seulement question de participation à la gestion des clubs pour les « Fans’ Trust ». Au début des années 2000, Brian Lomax estime que le moment est venu de passer à la vitesse supérieure, celle de la prise de contrôle des clubs par les supporters. Il devient le dirigeant de Supporters Direct une entité créé par le gouvernement travailliste de l’époque et qui est destinée à être fédératrice pour les « Fans’ Trust ».

En 2002, des supporters du FC Wimbledon, opposés à la gestion du club fondent l’AFC Wimbledon. Même scénario en 2005 lorsque des supporters de Manchester United, opposés à l’acquisition du club par Malcom Glazer, fondent le FC United.

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En mai dernier, le FC United a inauguré son stade, Broadhurst Park, financé à 50 % par les supporters.

En Angleterre, deux autres clubs sont emblématiques du mouvement. Le Portsmouth FC, tombé de Premier League en 2011 à la League Two (D4), étranglé par une succession de requins entre managers (Redknapp), agents (Zahavi, Mondial Promotion), propriétaires (Mandaric, Antonov, Gaydamak).

Le club est racheté en avril 2013 par le Pompey Supporters Trust (majoritaire à 51 %) et il a pu annoncer en septembre 2014 avoir réglé toutes les dettes du club.

L’autre club emblématique est le Blackpool FC où le Blackpool Supporters’ Trust fait valoir actuellement une offre de reprise du club à hauteur de 32 millions d’euros, en raison de la gestion catastrophique du club par la famille Oyston. Fait rarissime, des supporters ont envahi le terrain lors de la dernière journée du championnat en mai dernier.

Pour l’instant, la situation est bloquée. Owen Oyston, le propriétaire du club (condamné pour viol à six ans de prison ferme en 1997), a conditionné d’éventuelles discussions sur la reprise à une liste interminable de préalables.

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Owen Oyston (photo Getty Images)

 

Eliminé mardi en Coupe par Northampton Town, le sort du Blackpool FC reste en suspens entre la famille Oyston et le Blackpool Supporters’s Trust.

L’omnipotence de la Premier League, avant même l’application des futurs droits télés pharaoniques a déjà eu des retombées ravageuses sur les finances des clubs écossais et irlandais. Il ne reste souvent plus que les supporters pour assurer la survie des clubs.

Romain Molina: « Il y a une grosse coupure entre d’un côté la Premier League et le Championship (D2) en Angleterre et les autres. Le Celtic de Glasgow a un budget de bas de tableau de Division 2 anglaise avec de très faibles droits télés. La Premier League a tué le football écossais ».

En Irlande, huit des dix clubs de Premier League sont la propriété des supporters (Bohemians, Derry City, Drogheda United, Cork City, Dundalk, Galway United, Shamrock Rovers, Sligo Rovers). Il y a en a quatre en Irlande du Nord (Crusaders FC, Cliftonville FC, Coleraine FC, Linfield FC).
Au Pays de Galles, le  Swansea  City AFC est détenu à 20% par le Swansea City Supporters Society Ltd. Lequel a été très actif dans le développement du club. Lequel est devenu en 2001 le premier club gallois en Premier League anglaise, sa montée en puissance  étant relatée dans un documentaire de Marc Evans « Jack to the King – The Swansea Story ».

En Ecosse, Heart of Midlothian est en passe de devenir le premier club de l’élite à être la propriété des supporters. Aux Rangers, qui sont en Scottish Championship (D2), ils sont présents au Conseil d’administration.

En tout une myriade comme le démontre en partie cette carte pour l’Angleterre 

 

Romain Molina vit en Ecosse et il explique ce phénomène par l’attachement des supporters britanniques à leurs clubs.

« C’est complètement fou. Le plus impressionnant c’est dans les ligues inférieures. Du fait de cet engouement, la Cinquième division anglaise est diffusée sur BT Sports.  Il y a des clubs capables de faire sept, huit mille spectateurs. La saison dernière, Bristol Rovers, ils ont même fait 9.000 de moyenne, c’est juste sidérant. Parce que le prix du billet en cinquième division, ça tourne entre 15 et 20 euros.Il y a une vraie fascination pour des joueurs anonymes qui sont starifiés parce qu’ils représentent leur club. Je pense que c’est pour ce phénomène de proximité qu’il y  a autant de clubs qui sont rachetés par des fans. Les joueurs sont très accessibles, au contraire de la Premier League.

Certes le jeu n’est parfois pas terrible mais ce sont des vieux stades, il y a de l’ambiance, mais ça reste du foot. Ici, ils disent« real football ».

Financièrement, les fans peuvent racheter ces clubs là, parce qu’il n’y a pas besoin de 50 millions. Aujourd’hui il y en a quasimen51iaw7nvmml-_sx336_bo1204203200_t quarante en Angleterre.

En Ecosse le processus de prise de participation du club par les  supporters de Heart of Midlothian est très important parce que c’est un club de première division et ça peut créer des émules. Comme le FC United (club de supporters opposés aux propriétaires de Manchester United, fondé il y a onze ans) parce qu’il faut des fers de lance.

Portsmouth est un exemple ?

C’est le numéro 1 en Angleterre, plus que l’AFC Wimbledon parce que c’est un club qui a été en Premier League et qui normalement aurait dû mourir.

Ils avaient tellement de dettes à causes de rapaces comme Peter Storry, Harry Redknapp, Willie Mc Kay, la société Mondial Promotion qui a fait transiter des joueurs là bas en prenant des commissions sidérantes c’est pas les pires mais je les avais en tête.

Les fans ont quand même racheté. Les fans ont racheté en se saignant.  Ils ont été aidés par des sponsors locaux. Ils ont fait comme en Ecosse du crowd funding, tous les mois tu donnes tant.

C’est le plus gros club détenu par des fans en Angleterre beaucoup plus que Wimbledon. C’est vertueux ce qu’ils ont fait. Ils ont fait des bénéfices la saison dernière, ce qui montre que le club est très bien géré et ils visent la montée. Vendredi soir, pour l’ouverture du championnat, le stade était plein.

Il y a aussi les mobilisations pour chasser des propriétaires défaillants comme à Blackpool.

A cause de la famille Oyston qui tue le club. Il ont pris 12 millions sur le club lors de l’accession en Premier League. Et ils ne dépensent jamais rien en transferts. On ne peut pas dire qu’ils magouillent avec des agents, aucun agent ne veut travailler avec eux. Et ils ne signent que des contrats d’un an.
La pelouse n’a pas été changée depuis trois ans parce que ça coûte trop cher, et les installations de Blackpool sont des préfabriqués. L’année dernière ils ont annulé des matches amicaux parce qu’il n’y avait pas assez de joueurs.

Il y a une offre du trust de supporters de  23 millions de livres, mais les Oyston ne veulent pas vendre.  C’est très emblématique de la dégénérescence des instances du foot en Angleterre que de laisser ces gens là en place.

Ce mouvement de supporters monte en puissance ?

Cela prend de plus en plus d’ampleur parce que il y a de plus en plus de trusts qui essayent de racheter des parts. A cause de la crise de 2008, les clubs mourraient. Ils repartent grâce à ce qu’on appelle les phoenix clubs. On a Rochdale, Darlington, des clubs qui étaient pros et qui repartent de très bas. Les fans sont toujours là.

On a ce phénomène jusqu’en 9e division anglaise.  En Irlande quasiment tous les clubs sont détenus par des fans. Pas Limerick FC qui a été repris par  Pat O’Sullivan, qui a fait fortune en Inde qui a voulu revenir au pays. La saison dernière, Limerick a fini dernier. C’est très symbolique. Tous les clubs en Irlande gérés par des supporters se portent bien. Les seuls où il y a eu de l’argent, ils se cassent la gueule.

Il y a les trusts de supporters qui rachètent des clubs ou veulent les racheter. Mais aussi ceux qui prennent des parts afin de peser sur la vie des clubs ?

Cela a eu un réel impact aux Glasgow Rangers. Les supporters « Rangers First » ont réussi à stopper les agissements de Mike Ashley, un businessman propriétaire de Newcastle FC. Actionnaire du club avec 9 % il avait magouillé en coulisses pendant un an et demi pour obtenir les deals du merchandising.  Après il a essayé d’avoir la propriété du stade, du centre d’entraînement. Finalement il a été bouté dehors grâce à la presse, le Daily Record en particulier qui a tout raconté. Par exemple qu’Ashley avait obtenu l’exploitation du logo des Rangers pour une livre !

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Un milliardaire écossais qui était en Afrique du Sud et d’autres supporters des Rangers fortunés se sont associés. A force de faire des campagnes avec l’aide d’anciens joueurs, avec les associations de fans ils ont réussi à virer Ashley.

L’année dernière il y avait 30.000 spectateurs à Ibrox Park. Premier match de la saison vendredi soir:  50.000.

Les fans sont aujourd’hui au conseil d’administration en tant que  Rangers First. C’est la plus grande association de fans du Royaume Uni. Ils sont au Board , ce qui prouve que dans un gros club on peut avoir un petit côté démocratique. En ce moment, le fonctionnement des Rangers, c’est devenu un modèle.

Comment se positionnent les élus locaux ? 

Ils soutiennent parfois le mouvement parce qu’il y a du lien social et les stades ont souvent au cœur de la Ville. Ils préfèrent encourager ça plutôt que de voir un type arriver de on ne sait où qui n’en a rien à faire de la Ville.
Ce qu’il faut savoir c’est que les clubs britanniques ont un rapport rééel avec la communauté. Il y a des programmes sociaux dans les écoles, pour les handicapés. A Plymouth, plus grande ville d’Angleterre à n’avoir jamais joué en PL, il y un club exceptionnel de D4. Je connaissais très bien un joueur français là bas. Il m’expliquait qu’il y avait un roulement et que toutes les semaines il y avait une activité sociale par les joueurs que le club ne médiatisait pas comme en Premier League, juste pour la photo. »


Cette mobilisation des supporters existe aussi, par la force des choses, en Italie et en Espagne. En Italie, la présence de 102 clubs professionnels (92 en Angleterre), la crise économique et l’arrêt des prêts par les banques provoquent des faillites en cascade. Après Parme, ce sont la saison dernière les clubs de Varese, Monza, Venise, Grossetto qui ont renoncé au statut professionnel.

Les supporters s’activent, comme à Ancone comme le décrit ici Pippo Russo, sociologue italien qui s’attache à « l »économie parallèle du football global »:

http://www.calciomercato.com/news/pippo-russo-ancona-governano-i-tifosi-534062

Là aussi des associations, des fédérations, des sites internet se sont créés:

Supporters In Campo:

http://www.supporters-in-campo.org/

Info Azionariat Popolare Calcio:
http://infoazionariatopopolarecalcio.blogspot.it/ .

Même situation en Espagne où les clubs multiplient actuellement les appels au secours auprès des supporters: http://www.ecofoot.fr/liga-adelante/
Des clubs victimes de propriétaires incapables comme à Elche:
http://www.cahiersdufootball.net/article-elche-ruine-detrousse-bientot-roule-5956

Et à chaque fois les supporters répondent à l’appel.

Liens utiles:

Les Supporters’ Trust sur Wiki

https://en.wikipedia.org/wiki/Supporters%27_trust

Liste des clubs propriété des supporters sur Wiki

https://en.m.wikipedia.org/wiki/List_of_fan-owned_sports_teams

Le site de Supporters Direct

http://www.supporters-direct.org/

Portrait Brian Lomax Interview

http://www.sportingintelligence.com/2013/04/15/profile-brian-lomax-a-supporter-pioneer-ahead-of-his-time-150401/


Interview Brian Lomax

http://clients.squareeye.net/uploads/sd/documents/magazines/Issue%2034.pdf

Le compte twitter du Blackpool supporters’ Trust

https://twitter.com/blackpoolst

Le compte twitter de Rangers First

https://twitter.com/rangersfirst


Fédération anglaise des supporters

http://www.fsf.org.uk/



Cet article est dédié à Jean Michel Rouet et Patrick Urbini, mes compagnons à l’Equipe, pour m’avoir fait partager leur passion de fidèles supporters, de Chelsea pour Jean Michel, de West Ham pour Patrick.